C.S.I.,  Contention chimique,  Droits des Femmes,  Hospitalisation,  Témoignage

Andréa Cabanes, témoignage d’hospitalisations sous contrainte

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Le témoi­gnage d’Andréa Cabanes nous montre com­ment une jeune femme de 20 ans à l’é­poque, ayant connu un épi­sode psy­cho­tique, peut être confron­tée à la vio­lence des ins­ti­tu­tions psy­chia­triques, dans une cel­lule d’i­so­le­ment, subis­sant la mise à nu de son propre corps et la perte par­tielle de ses droits de femme. Les molé­cules uti­li­sées pour une cami­sole chi­mique (neu­ro­lep­tiques très puis­sants : Loxapac, Haldol, etc.), pré­sen­tant des effets secon­daires dis­pro­por­tion­nés, furent d’u­sage et d’a­bus. Ceci est un témoi­gnage, et une écri­ture et une parole libre du sujet sur l’a­lié­na­tion, et pose la ques­tion du rap­port de force, du domi­né et du domi­nant, et du pou­voir du psy­chiatre et de l’é­quipe soi­gnante dans l’or­don­nan­ce­ment d’un dis­cours et d’une pra­tique médi­ca­li­sée et normative.

Nous fai­sons appel à tous les témoi­gnages des soi­gnants et des soi­gnés concer­nant la grave pro­blé­ma­tique des cel­lules dites d’i­so­le­ment et de pra­tiques qui appa­raissent comme déshumanisantes.

M.-M. Chossart

« Vous allez voir, c’est comme au Club Med ! »

Propos d’un infir­mier urgen­tiste concer­nant l’hô­pi­tal psychiatrique.


En jan­vier 2014, j’é­tais en Licence 2 de Science Politique à l’u­ni­ver­si­té. Par le pas­sé, je n’ai jamais vrai­ment pris l’ha­bi­tude de tra­vailler plus d’une heure à mon bureau le soir, or la quan­ti­té de tra­vail à four­nir pour obte­nir une licence de Science Politique est beau­coup plus éle­vée, j’é­tais donc un peu sur­char­gée émo­tion­nel­le­ment avant les par­tiels de la fin du mois, sans comp­ter que l’on m’a­vait racon­té que j’a­vais des matières de la pre­mière année à rat­tra­per (ce qui était faux). Bref, je n’é­tais pas dans mon assiette.


Quand les exa­mens ont débu­té, j’ai sen­ti mon­ter en moi la pres­sion, l’ap­pré­hen­sion de l’é­chec. Et pour cause : j’ai bâclé toutes mes copies, à l’i­mage de la qua­li­té de mes révi­sions. Je n’a­vais rien à dire, sinon que je redou­tais la réac­tion de mes parents qui ne m’a­vaient pas ména­gée lorsque j’a­vais redou­blé ma classe de Terminale. En plus de cela, je traî­nais un cha­grin amou­reux depuis que j’a­vais quinze ans.


Le soir de la der­nière épreuve, avant de ren­trer chez moi, je suis allée chez le coif­feur pour me raser les che­veux jus­qu’à lais­ser appa­raître mon crâne ; cela sym­bo­li­sait pour moi une forme de renais­sance. Je vou­lais aus­si mieux sen­tir les élé­ments de la nature tra­ver­ser mon cuir che­ve­lu tels que l’eau de pluie ou l’air frais trans­por­té par le vent. Arrivée chez moi, plus tard dans la soi­rée, je me suis allon­gée dans mon lit et me suis tor­tillée dans tous les sens en pleu­rant jus­qu’à me retrou­ver en posi­tion fœtale. Puis, dos contre le mate­las, j’ai ten­du mon corps de la tête aux pieds tel un défunt dans son cer­cueil et me suis dit que si la vie ne valait vrai­ment pas la peine d’être vécue, alors je pou­vais mou­rir sans rien faire, là, enve­lop­pée dans mes draps.

Toutes les pho­tos furent prises par Andréa.


Mais ce n’est pas ce qui s’est pas­sé, car même si j’a­vais accep­té l’i­dée de la mort, je l’a­vais dépas­sée. C’était la pre­mière fois de ma vie que je lâchais véri­ta­ble­ment prise et c’est à ce moment pré­cis que tout a bas­cu­lé : je me suis mise à écrire des poèmes, à tra­cer des sché­mas sur de grandes feuilles car­ton­nées… Je ne res­sen­tais plus le besoin de man­ger, ni celui de dor­mir. Je buvais de l’eau en abon­dance pour je ne sais quelle rai­son ; je pre­nais des bains aus­si, tous les jours. J’avais l’im­pres­sion d’être empor­tée dans un vor­tex et plus le temps pas­sait, plus ma pen­sée s’ac­cé­lé­rait, un peu comme dans une attrac­tion de fête foraine. Chose étrange : de drôles de coïn­ci­dences ont com­men­cé à poin­ter le bout de leur nez. Avec le recul, je me rends compte que je n’é­tais pas en mesure d’in­ter­pré­ter ces évé­ne­ments avec jus­tesse, rai­son pour laquelle mes parents m’ont emme­née aux urgences psy­chia­triques. Après un court entre­tien, j’ai été hos­pi­ta­li­sée à la demande d’un tiers et avec mon accord, mais j’é­tais alors loin d’i­ma­gi­ner ce qui m’attendait.


En effet, au lieu de prendre le temps de m’é­cou­ter et de voir com­ment les choses évo­luaient sur plu­sieurs jours, le psy­chiatre m’a d’emblée pres­crit des médi­ca­ments (dont du Risperdal, si je me fie à ma mémoire). Autant le dire très clai­re­ment : je n’ai jamais connu pire souf­france. Il me sem­blait que mon cer­veau était court-cir­cui­té, broyé, ou sem­blable à la chaîne d’un vélo que l’on avait volon­tai­re­ment fait dérailler. J’étais deve­nue léthar­gique, les yeux exor­bi­tés, déam­bu­lant comme un zom­bie dans les cou­loirs de ce que l’on appelle à tort un hôpi­tal. Car oui, le sec­teur psy­chia­trique est une zone de non-droit et il y demeure un vide juri­dique. Comment se défendre devant le Juge des liber­tés et de la déten­tion si l’on gémit plus que l’on ne parle ? On arrive à peine à for­mu­ler une phrase, tan­dis que pour l’a­vo­cat le silence est d’or. Le ver­dict est vite ren­du et géné­ra­le­ment sans appel : hos­pi­ta­li­sa­tion main­te­nue. Mais ce ren­dez-vous avec le Juge des liber­tés et de la déten­tion, je ne l’ai eu qu’à mon second inter­ne­ment qui a eu lieu quelques mois plus tard sui­vant les recom­man­da­tions d’une psy­chiatre de l’é­ta­blis­se­ment pari­sien spé­cia­li­sé dans la bipo­la­ri­té (hôpi­tal Fernand-Widal) ; et cette fois-ci, j’é­tais sous contrainte, même si je ne repré­sen­tais un dan­ger ni pour moi ni pour les autres ; même si mon état n’é­tait pas inva­li­dant ; même si j’é­tais ouverte à la dis­cus­sion… Il n’y avait rien à faire, ils avaient déci­dé de m’hospitaliser.

Bien sûr, je me suis débat­tue lors­qu’ils ont vou­lu m’en­fer­mer dans une chambre d’i­so­le­ment aux urgences. Je ne voyais pas en quoi mon cas néces­si­tait une hos­pi­ta­li­sa­tion. Agacés, les pro­fes­sion­nels de la san­té se sont empres­sés de me désha­biller presque publi­que­ment alors que je vou­lais prendre le temps de le faire moi-même (je devais enfi­ler un pyja­ma ver­dâtre). Ils étaient une dizaine, hommes et femmes confon­dus, agglu­ti­nés autour de moi dans « la cel­lule », quand une infir­mière a déta­ché mon sou­tien-gorge avec force pour lais­ser place à mes seins nus, alors que je pleu­rais… « Vous n’êtes que des machines », c’est ce que j’ai dit à l’in­fir­mière qui m’a ensuite atta­chée au lit.


Durant cette hos­pi­ta­li­sa­tion en sec­teur fer­mé, on m’a­vait confis­qué mes livres de che­vet, sous pré­texte qu’ils pou­vaient ali­men­ter mes délires ou me cap­ti­ver au point de m’empêcher de dor­mir. Un jour, j’ai eu envie de fumer avec l’in­tui­tion que cela pou­vait atté­nuer les effets désa­gréables des médi­ca­ments. Lorsque j’ai racon­té cela à un infir­mier qui était venu me rendre visite dans ma chambre, il m’a presque agres­sée en disant qu’il ne voyait pas en quoi la ciga­rette pou­vait avoir de tels effets… C’est pour­tant bien connu : l’hô­pi­tal psy­chia­trique sans la ciga­rette, ça n’existe pas. Même si aupa­ra­vant vous n’é­tiez pas fumeur, vous finis­siez par le deve­nir. Cet inter­ne­ment a pris fin au bout d’un mois et une semaine, mais comme le dit si bien le dic­ton : « jamais deux sans trois ».[Pardonnez si mon dis­cours paraît un peu décou­su, c’est l’ef­fet des neu­ro­lep­tiques aux­quels je suis encore assu­jet­tie aujourd’hui.] 


Au cours d’une troi­sième hos­pi­ta­li­sa­tion donc, j’ai fait la connais­sance de deux per­sonnes qui allaient deve­nir mes amis. Le pre­mier s’ap­pe­lait Matthieu (28 ans) et il a été retrou­vé mort dans son lit quelques mois après sa sor­tie, sans que l’on sache pour­quoi, même si on peut légi­ti­me­ment sus­pec­ter les médi­ca­ments psy­cho­tropes qu’il pre­nait. Le second s’ap­pe­lait Laurent (38 ans) et je me sou­viens qu’il se plai­gnait sou­vent de dou­leurs dans la poi­trine ; tous les jours, il récla­mait des anal­gé­siques auprès des infir­miers qui ne le pre­naient pas au sérieux et qui n’é­taient pas tou­jours dis­po­sés à satis­faire sa demande. La dou­leur s’in­ten­si­fiant au fil du temps, il a fini par pas­ser un exa­men de san­té qui a révé­lé qu’il était atteint d’un can­cer des pou­mons en phase ter­mi­nale. Il est décé­dé à l’hô­pi­tal général.

En novembre 2016, j’ai été admise aux urgences pour la qua­trième fois, et je me suis enfuie après avoir reçu la pre­mière dose de médi­ca­ments. J’étais retour­née chez moi, mais les pom­piers sont reve­nus me cher­cher suite à un appel de mes parents. De retour aux urgences, les infir­miers ont pris soin de m’at­ta­cher les poi­gnets pour que je ne puisse pas de nou­veau m’en­fuir. Le len­de­main matin, mon petit déjeu­ner a été ser­vi, mais je ne pou­vais pas man­ger puisque j’a­vais tou­jours les poi­gnets atta­chés, jus­qu’à ce qu’un infir­mier vienne et se rende compte de l’ab­sur­di­té de la situation.

Par la suite, j’ai été trans­fé­rée en sec­teur fer­mé. Quelques mois se sont écou­lés puis un jour, la psy­chiatre qui me sui­vait m’a pro­po­sé de visi­ter une cli­nique pri­vée où je pour­rais séjour­ner plus tran­quille­ment, chose que j’ai accep­tée. Le jour J, on a exi­gé de moi que je fasse mes bagages pour un trans­fert en cli­nique… Et c’est comme ça que j’y ai atter­ri à mon insu.


Durant un entre­tien avec la psy­chiatre qui avait pris le relais, j’ai rela­té une anec­dote –— que je gar­de­rai ici confi­den­tielle pour des rai­sons de pudeur — qui m’a­vait par­ti­cu­liè­re­ment cho­quée à l’é­poque, et au lieu de se ter­nir, le visage de la dame s’est égayé, accom­pa­gné d’un rica­ne­ment indécent.

Ce der­nier inter­ne­ment a duré sept mois. Je crois que les psy­chiatres étaient déter­mi­nés à me don­ner une bonne leçon.



Informations com­plé­men­taires approxi­ma­tives pour et après chaque hospitalisation :

  • 2Haldol 50 mg (1 matin, 1 midi, 1 soir) ; Abilify 10 mg (1 par jour) ; Lepticur 10 mg (1 par jour) ; Stilnox 10 mg (1 au cou­cher). ~ Risperdal + Théralène
  • 3 – Haldol 5 mg (1 matin, 1 midi, 1 soir) ; Théralène 40 gouttes (si besoin) ; Zolpidem 10 mg (1 par jour) ; Abilify 10 mg (2 matin) ; Avlocardyl (½ matin, ½ soir).
  • 4 – Injection Abilify 400 mg (tous les 28 jours) ; Risperdal 1 mg (1 soir) ; Lepticur 10 mg (1 matin) ; Sulfarlem 25 mg (2 si besoin) ; Propanolol (1 si besoin). ~ Loxapac + Théralène

Effets secon­daires subis :

Contractures, aka­thi­sie, dif­fi­cul­tés d’ar­ti­cu­la­tion dans la pro­non­cia­tion des mots, confu­sion, rai­deur, fatigue per­ma­nente, léthar­gie, apa­thie, bra­dy­psy­chie, essouf­fle­ments, pal­pi­ta­tions car­diaques, séche­resses buc­cales, prise de poids, idées suicidaires…

Février 2018 (Rédigé sous médicaments).


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