Droit des hommes,  Humaniste,  Incendie/Incident,  LGBTQI+,  Liberté,  Politique,  Prison,  Projets pour un meilleur monde,  Suicide,  Témoignage,  Violence

Mise en pause, témoignage de Jonathan Deschamps, la tôle ou l’H.P.

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Je n’ai tué ni vio­lé per­sonne, mais on m’a consi­dé­ré comme un dan­ge­reux délin­quant le temps que l’enquête judi­ciaire révèle le contraire, ce qui m’a valu de faire de la déten­tion pro­vi­soire. J’avais besoin d’une pause, je l’ai eue. J’y ai ren­con­tré des per­sonnes inté­res­santes et le ser­vice psy­chia­trique m’a aidé à progresser.

J. Deschamps

Quand on est enfant, on ne remet pas en ques­tion son envi­ron­ne­ment, on l’apprend. On souffre ou on rit, on s’ennuie ou on s’amuse. On pense que ce que font nos parents et nos profs est nor­mal, même s’ils nous mal­traitent. Ce n’est que pré-ado­les­cent que l’on com­mence à se poser des ques­tions. Pourquoi plu­tôt que com­ment, que faire plu­tôt qu’obéir, construire plu­tôt que repro­duire. On peut créer à par­tir de ce que l’on a à dis­po­si­tion ou bien créer ses propres outils pour par­ve­nir à ses fins. L’adolescence sert à ça : com­prendre, aller au-delà d’apprendre, aller au-delà du savoir en allant vers la connais­sance, la science plu­tôt que la croyance, le chaos plu­tôt que l’ordre, et l’amour plu­tôt que la haine. On remet tout en ques­tion, même ce qui est sen­sé : tuer ou ne pas tuer, meur­trir ou soi­gner, haïr ou aimer, détruire ou aider, etc. On déve­loppe son esprit cri­tique. Une fois adulte, on est cen­sé faire preuve d’intelligence : ana­ly­ser, cri­ti­quer et en conclure quelque chose. C’est pour ça que toute notion d’ordre social est inco­hé­rente, si l’on tient compte du fait que l’ordre est immuable. Le chan­ge­ment est vital, c’est l’essence même de la vie. Par exemple, un régime auto­ri­taire ou tota­li­taire ne peut plaire qu’à des per­son­na­li­tés peu déve­lop­pées ou inté­res­sées par le pou­voir. Seul un esprit infan­tile peut obéir à des ordres au quo­ti­dien, pas un ado­les­cent ou un adulte, deve­nu trop com­plexe et intel­li­gent pour se soumettre.

 Nos socié­tés com­plexes se basent tou­te­fois sur un simple sché­ma auto­ri­taire : un État, un chef, une hié­rar­chie, etc. En 2020, ça peut blo­quer car notre science est net­te­ment plus avan­cée que lors de la créa­tion de ces socié­tés au début de l’Antiquité, nous ten­dons plus vers des idées pla­çant l’individu en avant, reven­di­quant des liber­tés indi­vi­duelles. Les droits humains sont très récents et peinent encore à être res­pec­tés car non ren­tables pour une entre­prise ou un État. Nous sommes donc en pleine période de mou­ve­ments sociaux depuis quelques siècles. Rien qu’en France, il eut lieu­plu­sieurs révo­lu­tions : 1789, 1830184818711945 et 1968. En plus des mou­ve­ments sociaux, elles ont toutes don­né des droits sup­plé­men­taires ou sim­ple­ment créé de nou­velles idées poli­tiques, éco­no­miques et sociales, et fait recu­ler l’autorité poli­tique et reli­gieuse toute-puis­sante alors. Même si les révo­lu­tions sont tou­jours sui­vies de contre-révo­lu­tions (URSS, Chineet Cuba sta­li­niennes, France de la ter­reur, etc.), la force des luttes sociales per­met d’en conser­ver leurs fondements.

Dessin d'Andréa I
Illustration par Andréa

 Pour ma part, je n’ai pas gran­di de manière stable et heu­reuse ; j’étais bien nour­ri et bien four­ni en maté­riel de diver­tis­se­ment, mais je n’ai pas connu l’amour paren­tal et encore moins de parents stables. La ter­reur, selon ma psy­cho­logue, a régi ma vie durant mon enfance ; je ne la contre­dis pas car c’est ce que j’ai vécu. Enfant et ado­les­cent, je com­pen­sais le manque d’amour fami­lial par les rela­tions amou­reuses et ami­cales, ain­si que les chats qui vivaient chez mes parents et qui m’apportaient beau­coup de bon­heur. J’en étais très heu­reux et ça com­pen­sait le domi­cile paren­tal qui était vrai­ment glauque, non seule­ment par sa pré­ca­ri­té, sa froi­deur et son humi­di­té, mais encore par mes parents qui se fai­saient la gueule en per­ma­nence et ma mère qui était capable de tout détruire en pleine crise de nerf, crise qui pou­vait sur­ve­nir sur un simple élé­ment déclen­cheur que j’étais inca­pable d’anticiper, étant trop jeune.

 Le point de rup­ture eut lieu en 1996, quand ma mère vou­lut aller vivre en Bretagne. N’ayant aucune affi­ni­té avec mon père, je la sui­vis ; j’avais treize ans. La région n’était pas aus­si déve­lop­pée que dans les années 2010, pas de bou­lot, alors on a dû ren­trer en Picardie pour qu’elle reprenne son poste. J’ai per­du tous mes amis d’enfance car j’ai redou­blé ma troi­sième, le niveau étant net­te­ment supé­rieur en Bretagne qu’en Picardie. 19971998 n’était pas une mau­vaise année sco­laire, je retrou­vais un col­lège où j’étais entre mes 11 et 13 ans et que j’aimais beau­coup, et quelques connais­sances, mais la rup­ture m’obligea par la suite à me refaire des amis, chose que je n’avais jamais su faire, trop timide. De plus, j’ai été bouc-émis­saire de ma classe l’année sui­vante, les inti­mi­da­teurs me voyaient à des kilo­mètres avec mon mal-être. Ce n’était pas la pre­mière fois, la pre­mière étant à mes 9 ans, mais cette fois-là fut bien plus des­truc­trice. À chaque fois, j’ai bien com­pris qu’il fal­lait se démer­der et, comme me disaient les profs depuis la pri­maire, « Tu n’as qu’à te défendre » ; la socié­té se décharge tou­jours en cas de pro­blème et répri­mande d’ailleurs les vic­times qui se défendent, car les inti­mi­da­teurs font tou­jours atten­tion à ne pas lais­ser de trace phy­sique. À par­tir de mes 16 ans, j’avais don­cen­vie de mou­rir. J’ai déci­dé ça un soir, allon­gé sur le dos à médi­ter sur la situa­tion. Cette idée ne m’a jamais quitté.

Idem

 Heureusement, mon père fré­quen­tait des liber­taires depuis mon enfance, des amis à lui qui venaient à la mai­son pour jouer au tarot, fumer et man­ger du shit, boire du whis­ky, dis­cu­ter, écou­ter et jouer de la musique (The Doors, Led Zeppelin, Léo Ferré, etc.). En plus de la riche biblio­thèque de mon père où je pou­vais lire sur­tout les BD « Fluide gla­cial », « Valérian et Laureline », « Léonard », Franquin, Enki Bilal, Tardi, Moebius, « Les huma­noïdes asso­ciés », etc., j’étais heu­reux de connaître ces indi­vi­dus intel­li­gents qui créaient et avaient un grand bagage cultu­rel et intel­lec­tuel. Ça me chan­geait de l’étroitesse d’esprit de la plu­part de mes profs et cama­rades de classe, et ça m’a beau­coup aidé par la suite.

 Je pré­fère désor­mais tour­ner la page et créer un ave­nir meilleur, pour moi et pour tout le monde. C’est du moins ce que j’ai ten­té de faire entre 2002 et 2019. Il est dif­fi­cile de vivre avec un pas­sé trau­ma­ti­sant et un pré­sent plus que stres­sant à cause d’individus mal­veillants ou en souf­france, ou encore des admi­nis­tra­tions pri­vées comme publiques com­plè­te­ment inco­hé­rentes et qui sont capables de vous rui­ner ou sim­ple­ment vous faire tour­ner en rond par erreur (la mai­son qui rend fou existe bel et bien). Seuls les indi­vi­dus aisés peuvent sur­vivre à tout ceci, le reste ne peut que subir. La pré­ca­ri­té est une belle manne finan­cière après tout, sinon notre socié­té ferait payer les impôts aux plus riches et aux grandes entre­prises, pas aux petits individus.

 Affaiblis, nous lut­tons dif­fi­ci­le­ment. Je l’ai com­pris à la fin de mon ado­les­cence, en 1998, et j’ai com­men­cé l’écriture de mon roman d’anticipation à ce moment-là. Nous sommes en guerre, ne nous leur­rons pas, une guerre psy­cho­lo­gique, éco­no­mique, sociale, une guerre qui nous divise et que nous n’avons jamais vou­lue. Pour y mettre fin, il faut mettre cette socié­té archaïque à terre et la détruire défi­ni­ti­ve­ment, pas la réfor­mer ou lui lais­ser le temps de renaître, comme ce fut maintes fois fait par le passé.

Idem

 Je me suis fait tout seul et j’ai par­cou­ru le monde tout seul. Légèrement ago­ra­phobe au départ, à cause des nom­breuses agres­sions que « autrui » me fit subir, j’ai réus­si à sur­mon­ter mes peurs en m’instruisant, me for­mant et me confron­tant au monde. Militant mar­xiste révo­lu­tion­naire au départ, LGBT et autres défenses des liber­tés et des droits, je n’ai fait qu’aider d’autres « autrui » qui ne me vou­laient aucun mal. En pleine cam­pagne, ça paraît futile, car on croise rare­ment des per­sonnes culti­vées de moins de 55 ans. Je ne ren­con­trais de jeunes per­sonnes culti­vées qu’au sein des milieux mar­xistes révo­lu­tion­naires et anar­chistes liber­taires. De 2002 à 2008, je par­ti­ci­pais aux Rencontres Internationales des Jeunesses de la Quatrième Internationale, un cam­pe­ment auto­gé­ré où l’on se forme, on crée, on échange, on revit ; se réin­ven­ter est un mot d’ordre et l’autorité n’a pas sa place. Écologie, LGBT, Femmes, chaque ques­tion avait son espace auto­nome afin de faci­li­ter les échanges, et le mer­cre­di soir, on recon­ver­tis­sait les hété­ros en bis​.Je retrou­vais là toutes mes idées poli­tiques, socio­lo­giques, scien­ti­fiques et éco­no­miques ; je vou­lais une socié­té éga­li­taire, juste, et j’ai appris l’autogestion, je vou­lais l’égalité entre tous et toutes, et j’ai décou­vert les mou­ve­ments fémi­nistes et LGBT, je pen­sais que la pola­ri­sa­tion de la sexua­li­té était pure­ment cultu­relle, que nous étions tous bis, j’ai décou­vert l’abolition des genres et les liber­tés sexuelles, en plus d’avoir lu les tra­vaux de Wilhelm Reich et avoir étu­dié les points de vue scien­ti­fique et his­to­rique sur la ques­tion (« la bisexua­li­té est psy­chi­que­ment ori­gi­nelle », comme le disent les sexo­logues, l’homophobie est une inven­tion de l’Église en 343 afin d’encourager la nata­li­té pour conqué­rir le monde par le fer, et les termes « hété­ro­sexua­li­té » et « homo­sexua­li­té » datent du 19ème siècle, créés par une science réac­tion­naire), j’ai aus­si décou­vert une éco­no­mie basée sur le par­tage équi­table des richesses et du tra­vail, et une éco­lo­gie très poussée.

 Mais en ren­trant chez moi, le jeune que j’étais était tou­jours aus­si seul et per­dait tous ses repères, dégoû­té, dépi­té, usé par cette socié­té archaïque, mora­liste et auto­ri­taire. Rien n’a de sens, tout est per­mis sauf aimer. À quoi bon conti­nuer de vivre dans ces condi­tions ? À quoi bon conti­nuer de bien se com­por­ter si les autres vous démo­lissent ? Je ne me soi­gnais pas alors que je l’aurais dû, ma psy me dit d’ailleurs que j’aurais dû être hos­pi­ta­li­sé depuis long­temps, mais per­sonne ne m’en don­nait le conseil. J’ai ten­té une psy­cho­thé­ra­pie en 2014 mais un autre évé­ne­ment majeur m’obligea à l’arrêter.J’ai été deux fois SDF, heu­reu­se­ment sans être à la rue-même, c’est là que les vrais amis se recon­naissent. Entre 2005 et 2017, j’ai été en « couple » avec un fan­tôme, une belle-famille débile qui regrette presque l’occupation nazie et une famille inexis­tante. Rien n’a de sens, tout est non-sens et on ne peut se fier à rien d’humain. Les chats avec qui j’ai gran­di étaient cohé­rents, je regrette cette époque.

Idem, Andréa

 Je pétais de plus en plus les plombs sans que l’on m’en fasse la remarque per­ti­nem­ment, je fai­sais de plus en plus de crises d’angoisse, mon ago­ra­pho­bie reve­nait, et mes crises de colère se fai­saient plus grandes. Il faut dire que les évé­ne­ments néga­tifs se suc­cé­daient : mort de ma mère, ges­tion de la suc­ces­sion dif­fi­cile car seul, com­mu­ni­ca­tion dif­fi­cile avec la banque de ma mère qui ne me répond sim­ple­ment pas pen­dant six mois car inter­lo­cu­trice absente, rela­tion amou­reuse dif­fi­cile de deux années qui se finit mal, et cette putain de banque qui met trois semaines pour me remettre le code de ma propre carte ban­caire. Je comp­tais sur celle-ci pour sor­tir me chan­ger les idées dans un pub sym­pa. Mon pas­sage à l’acte qui sui­vit était un moyen d’arrêter tout ça.Inconsciemment, j’ai fait en sorte d’être aidé par un biais très radi­cal : com­mettre un délit grave qui fait venir la police et me met en pri­son. J’ai donc eu la visite de la police, garde à vue, visite de l’avocate, visite d’unpsychiatre tout droit sor­ti d’un tom­beau de momie et qui rai­sonne comme en 1900 (j’ai d’ailleurs sen­ti l’intimidateur typique en lui). Je m’attarde sur ce Docteur obs­cur car il m’a bien humi­lié, et je ne m’en étais pas ren­du compte sur le champ car je me suis dit qu’il me tes­tait, mais c’était tel­le­ment rabais­sant et tor­du que ça m’a mar­qué. Il avait un ton et un regard très mépri­sants, il remet­tait mes réponses en ques­tion. Je ne savais pas quel jour on était, ni ce que j’avais man­gé la veille (ma dépres­sion me fait tout oublier), ni même ce qu’est une fonc­tion mathé­ma­tique ; j’ai eu droit à des reproches bien mar­te­lés. En me deman­dant quel métier je fai­sais (ani­ma­teur infor­ma­tique à l’époque), il me demande ce qu’est un Byte et je lui réponds que c’est l’équivalent anglo­phone de l’octet. Il me dit alors que j’étais mau­vais en infor­ma­tique et qu’il n’aimerait pas par­ti­ci­per à mes cours (que je don­nais à des per­sonnes âgées) en me fai­sant un cours de dix minutes sur le Byte qui peut, selon cet abru­ti, faire 7 ou 9 bits, alors que c’est faux depuis des décen­nies étant don­né que c’est stan­dar­di­sé à 8 bits (un octet) ; ce mec en est encore à la carte per­fo­rée. Il m’a deman­dé d’écrire ce que je res­sen­tais, j’ai ain­si écrit : « J’ai besoin de me soi­gner ». Il m’a dit que non, que je ne suis pas malade, et m’a donc deman­dé d’écrire avec insis­tance « Il fait beau, aujourd’hui ». Je n’ai pas com­pris grand-chose de cet étrange entre­tien. Je lui ai aus­si deman­dé d’être inter­né en psy­chia­trie, chose qu’il refu­sa sèche­ment. Il semble y avoir un mythe du libre arbitre, en France, où cha­cun pour­rait sur­mon­ter toute épreuve ren­con­trée ; je l’ai davan­tage com­pris par la suite. Ensuite, pas­sage au tri­bu­nal pen­dant plu­sieurs heures devant dif­fé­rentes per­sonnes : assis­tant judi­ciaire qui va vous écou­ter racon­ter votre vie et pré­co­ni­ser une peine ou un sui­vi, une juge d’instruction qui enquête, donc vous pose des ques­tions, et enfin le juge des liber­tés et le pro­cu­reur de la répu­blique qui vous qua­li­fient de cri­mi­nel à la per­son­na­li­té arro­gante, sans preuve, sur­tout à la suite d’un délit. Ainsi, je me retrouve en déten­tion pro­vi­soire pour quatre mois.

Andréa

 Ça m’a fait du bien : du repos, du calme, un sui­vi psy­chia­trique et psy­cho­lo­gique, on mange bien, on a la télé et des den­rées sup­plé­men­taires si on en a les moyens, et on n’a qu’une seule admi­nis­tra­tion (défaillante aus­si) en face. Méditer était une des seules acti­vi­tés pos­sibles au début, car il faut du temps avant de pou­voir par­ti­ci­per à un ate­lier ou obte­nir un tra­vail car­cé­ral, et la télé­vi­sion n’est pas mon truc. Aussi, j’ai dû attendre un mois et demi avant d’avoir ma pre­mière visite et de rece­voir la les­sive que j’avais « can­ti­née » ; j’étais donc avec une longue barbe, des vête­ments sales et légers alors qu’il fait froid et qu’il pleut beau­coup en mai à Beauvais, et plus de mou­choirs pour mon nez capri­cieux. En médi­tant, j’ai com­pris plu­sieurs choses, on est en cel­lule 22h/​24, alors on a le temps. Ensuite, les acti­vi­tés se lancent, une par semaine, au mieux, et on peut aus­si sor­tir en pro­me­nade, jouer aux cartes ou aux échecs en salle, faire du ping-pong, de la mus­cu­la­tion (bonne décou­verte), etc. Mon emploi du temps était simple ensuite, au quar­tier « res­pect », durant la semaine : petit-déjeu­ner, pro­me­nade, le JT de FR3 en man­geant, pro­me­nade, acti­vi­té ou mus­cu, goû­ter, autre acti­vi­té, dis­cus­sion avec un cama­rade ou pro­me­nade, JT de FR3 et celui d’Arte en man­geant, film du soir et dodo avant 23h (les médocs fatiguent pas mal et on est réveillé par la lumière du jour). Cependant,il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un lieu de pri­va­tion des liber­tés, oubliez votre citoyen­ne­té même si vous y avez tou­jours droit, vous retour­nez à l’école où il faut obéir sans sour­ciller à des règles stu­pides (je me sou­vien­drai tou­jours de ces règles de pudeur datant de 1900 où même une che­ville appa­rente ou un bou­ton de che­mise défait sont into­lé­rables) et vous êtes sou­vent mis à l’épreuve par les sur­veillants qui testent votre rési­gna­tion en pra­ti­quant la fouille à nu, en vous posant des ques­tions idiotes et des sus­pi­cions infon­dées de vol, aus­si, les déte­nus s’ennuient ou sont sim­ple­ment attar­dés, ils réagissent comme des gamins face à des situa­tions banales ou vont cher­cher la bagarre pour se défou­ler ; ça se gère faci­le­ment si on a appris à se défendre ou sim­ple­ment à évi­ter les pro­blèmes. Je me sou­viens de ce mec tabas­sé à mort par des cri­mi­nels parce que « poin­teur », je ne connais­sais pas ce terme qui désigne les vio­leurs. Aussi, comme je suis légè­re­ment ago­ra­phobe, j’étais inca­pable de sor­tir en pro­me­nade quand il y avait du monde ; trop angois­sant pour moi. Ça a fait par­ler ces idiots d’intégristes reli­gieux et délin­quants réci­di­vistes qui me pre­naient pour un « poin­teur ». Quand je leur ai dit que j’étais ago­ra­phobe, ils m’ont deman­dé pour­quoi, et aus­si qu’est-ce que j’ai fait pour le deve­nir, comme si c’était de ma faute. On était en plein moyen-âge où le malade est cou­pable, pécheur ; hal­lu­ci­nant de bêtise et de haine. De plus, vous êtes cou­pés du monde direct, vous devez tout faire par cour­rier pos­tal ou par télé­phone (à coût exor­bi­tant), et le seul ser­vice habi­li­té à faire le lien entre vous et l’extérieur (SPIP) ne sau­ra jamais vous ren­sei­gner. Si vous êtes seul, oubliez vos fac­tures, les huis­siers régle­ront le pro­blème, oubliez vos caisses de coti­sa­tion ou d’allocation, vous n’avez pas accès à inter­net mais ils vous trou­ve­ront quand même pour vous envoyer des cour­riers de mise en demeure (étrange quand on sait qu’ils sont capables de vous envoyer des cour­riers à une ancienne adresse quand vous sor­tez), oubliez votre mai­son ou appar­te­ment, même si votre toit est troué, tout le monde s’en fout. Vous êtes mis en pause du monde pen­dant qu’il conti­nue de vous esti­mer actif. J’ai eu la chance d’avoir un ex très atten­tion­né pour s’occuper de mes affaires exté­rieures. On finit par s’ennuyer mais on y fait d’intéressantes connais­sances, issues notam­ment de la psy­chia­trie lourde.

 En mai­son d’arrêt, la plu­part des déte­nus sont des per­sonnes pré­caires ou des délin­quants réci­di­vistes, on ren­contre aus­si des cri­mi­nels pré­su­més en attente de pro­cès. Les riches ont les moyens d’éviter la pri­son et les pro­cès, on le voit bien chez les poli­ti­ciens et le patro­nat. Mes plus inté­res­santes ren­contres furent des cri­mi­nels, les délin­quants ne connais­sant rien d’autre que la télé-réa­li­té, les drogues et les armes à feu, en se fai­sant pas­ser pour des sages au tra­vers de la reli­gion. Les acci­dents de vie sont si fré­quents que ça touche même les cri­mi­nels, dont un qui a été inno­cen­té à la suite de l’enquête concer­nant les faits. Pauvre, humble d’esprit et inof­fen­sif, il ne pou­vait pas atti­rer le mépris. Un autre, jeune, avait suf­fi­sam­ment d’intelligence pour com­prendre la vie mais trop d’arrogance pour s’en sor­tir. Le plus inté­res­sant est un homme qui avait 48 ans au moment des faits, mania­co-dépres­sif sans trai­te­ment (on dit « souf­frant de troubles bipo­laires » main­te­nant) et qui avait des phases maniaques schi­zoïdes. Il attend tou­jours après sa seconde exper­tise psy­chia­trique qui le ren­ver­rait à la case psy­chia­trique… depuis deux ans. Il y a des années, j’ai vu une étude qui disait que les per­sonnes qui trans­gressent les règles sont soit trop, soit trop peuin­tel­li­gentes pour les res­pec­ter. En effet, je n’y ai que rare­ment ren­con­tré de per­sonnes à intel­li­gence moyenne.

Illustration d’Andréa

 En dis­cu­tant avec ce « mania­co-dépres­sif », nous nous sommes beau­coup retrou­vés dans nos états. Avant cette ren­contre, après auto-ana­lyse, j’avais déce­lé des phases de pro­fonde dépres­sion et d’autres d’euphorie, comme je les appe­lais. Les phases maniaques res­semblent beau­coup à ces phases eupho­riques ; je pou­vais aus­si bien m’éclater que m’enrager durant ces phases. Le trai­te­ment m’aide beau­coup, je ne suis pas sous cami­sole chi­mique comme mon cama­rade bipo­laire, même si le psy­chiatre du CHI de Clermont de l’Oise fai­sait preuve de mépris envers nous ; nos actes sem­blaient immo­raux, si ce n’est pas par­tial ! En tout cas, deux molé­cules suf­fisent à me cal­mer (anti-dépres­seur et anxio­ly­tique), même si c’est tou­jours la tem­pête dans ma tête depuis plus de trente ans. Si je n’étais pas sans cesse agres­sé par la socié­té, ça irait beau­coup mieux, mais j’ai une vie très tour­men­tée et mou­ve­men­tée depuis le début ; j’ai la poisse.

 La dou­zaine de proches décé­dés m’a peut-être enfon­cé davan­tage, le décès de ma mère était de trop. J’ai décou­vert que l’État et les entre­prises se foutent de votre deuil, la taxe sur les reve­nants et les fac­tures doivent être payées. J’ai envie de brû­ler et mas­sa­crer Beauvais tout entier. Il fait froid, en Picardie, une bombe H devrait les réchauf­fer. Ça res­te­ra des mots, mais cette région regroupe toute la méchan­ce­té, l’aigreur, l’agressivité et la bêtise que l’on peut trou­ver dans le monde. Chacun s’y est mis, indi­vi­dus, amants, admi­nis­tra­tions publiques et pri­vées, notaire, syn­dic… pour me faire chier. Quand on ne com­met aucune faute et que l’on doit cor­ri­ger celle des autres en per­ma­nence, on s’enrage et on déve­loppe une cer­taine pro­pen­sion à la haine, sur­tout quand on est seul. J’avais beau être entou­ré de « cama­rades », mais je me sen­tais très seul. Aller vers les autres est très dif­fi­cile pour moi, les gens me font peur, et si per­sonne ne vient vers moi, il est impos­sible que je m’arrange. M’isoler défi­ni­ti­ve­ment n’est pas une solu­tion, et je hais les grandes villes (c’est moche, ça pue, c’est sale et c’est trop béton­né). J’ai donc fait comme ma mère et je suis par­ti en Bretagne. Je suis rui­né par les impôts et les conne­ries admi­nis­tra­tives qui m’ont rete­nu à Beauvais, mais je suis au bord de la mer avec des oiseaux qui gueulent bizar­re­ment la nuit et un plaid sur le dos me suf­fit pour me réchauf­fer dans mon appart’.

 Tout est à faire, c’est à cha­cun de construire le monde en s’organisant col­lec­ti­ve­ment car on ne peut pas y par­ve­nir seul. Je fais ce que je peux pour appor­ter ma contri­bu­tion et, comme tout être humain, je peux faire des erreurs ou ne plus rien contrô­ler. Je n’ai pas deman­dé à subir tout ça et je fais aus­si ce que je peux pour tenir le coup.

Jonathan Deschamps, 11 novembre 2020.



Jonathan Deschamps

Jonathan Deschamps, né en 1982. Il écrit dans le but d’exprimer ses idées depuis la fin de son adolescence, faisant part de ses craintes d’un avenir sombre pour une société qui ne fait que créer injustices et violences, ayant lui-même été « bouc-émissaire » à l’école et voyant ce que vivent la plupart des individus. « Nous sommes en guerre ; une guerre psychologique, sociale et économique. Diviser pour mieux régner est toujours d’actualité », dit-il. Militant politique depuis 2002 et bénévole associatif dans la culture, les libertés, la santé et l’écriture. Il a publié en 2017 une pièce de théâtre « Les Pudépiéés », aux Éditions des poussières d’étoiles.

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