Mise en pause, témoignage de Jonathan Deschamps, la tôle ou l'H.P. 1
Droit des hommes,  Humaniste,  Incendie/Incident,  LGBTQI+,  Liberté,  Politique,  Prison,  Projets pour un meilleur monde,  Suicide,  Témoignage,  Violence

Mise en pause, témoignage de Jonathan Deschamps, la tôle ou l’H.P.16 minutes de lecture

Je n’ai tué ni violé personne, mais on m’a considéré comme un dangereux délinquant le temps que l’enquête judiciaire révèle le contraire, ce qui m’a valu de faire de la détention provisoire. J’avais besoin d’une pause, je l’ai eue. J’y ai rencontré des personnes intéressantes et le service psychiatrique m’a aidé à progresser.

J. Deschamps

Quand on est enfant, on ne remet pas en question son environnement, on l’apprend. On souffre ou on rit, on s’ennuie ou on s’amuse. On pense que ce que font nos parents et nos profs est normal, même s’ils nous maltraitent. Ce n’est que pré-adolescent que l’on commence à se poser des questions. Pourquoi plutôt que comment, que faire plutôt qu’obéir, construire plutôt que reproduire. On peut créer à partir de ce que l’on a à disposition ou bien créer ses propres outils pour parvenir à ses fins. L’adolescence sert à ça : comprendre, aller au-delà d’apprendre, aller au-delà du savoir en allant vers la connaissance, la science plutôt que la croyance, le chaos plutôt que l’ordre, et l’amour plutôt que la haine. On remet tout en question, même ce qui est sensé : tuer ou ne pas tuer, meurtrir ou soigner, haïr ou aimer, détruire ou aider, etc. On développe son esprit critique. Une fois adulte, on est censé faire preuve d’intelligence : analyser, critiquer et en conclure quelque chose. C’est pour ça que toute notion d’ordre social est incohérente, si l’on tient compte du fait que l’ordre est immuable. Le changement est vital, c’est l’essence même de la vie. Par exemple, un régime autoritaire ou totalitaire ne peut plaire qu’à des personnalités peu développées ou intéressées par le pouvoir. Seul un esprit infantile peut obéir à des ordres au quotidien, pas un adolescent ou un adulte, devenu trop complexe et intelligent pour se soumettre.

 Nos sociétés complexes se basent toutefois sur un simple schéma autoritaire : un État, un chef, une hiérarchie, etc. En 2020, ça peut bloquer car notre science est nettement plus avancée que lors de la création de ces sociétés au début de l’Antiquité, nous tendons plus vers des idées plaçant l’individu en avant, revendiquant des libertés individuelles. Les droits humains sont très récents et peinent encore à être respectés car non rentables pour une entreprise ou un État. Nous sommes donc en pleine période de mouvements sociaux depuis quelques siècles. Rien qu’en France, il eut lieuplusieurs révolutions : 1789, 1830, 1848, 1871, 1945 et 1968. En plus des mouvements sociaux, elles ont toutes donné des droits supplémentaires ou simplement créé de nouvelles idées politiques, économiques et sociales, et fait reculer l’autorité politique et religieuse toute-puissante alors. Même si les révolutions sont toujours suivies de contre-révolutions (URSS, Chineet Cuba staliniennes, France de la terreur, etc.), la force des luttes sociales permet d’en conserver leurs fondements.

Dessin d'Andréa I
Illustration par Andréa

 Pour ma part, je n’ai pas grandi de manière stable et heureuse ; j’étais bien nourri et bien fourni en matériel de divertissement, mais je n’ai pas connu l’amour parental et encore moins de parents stables. La terreur, selon ma psychologue, a régi ma vie durant mon enfance ; je ne la contredis pas car c’est ce que j’ai vécu. Enfant et adolescent, je compensais le manque d’amour familial par les relations amoureuses et amicales, ainsi que les chats qui vivaient chez mes parents et qui m’apportaient beaucoup de bonheur. J’en étais très heureux et ça compensait le domicile parental qui était vraiment glauque, non seulement par sa précarité, sa froideur et son humidité, mais encore par mes parents qui se faisaient la gueule en permanence et ma mère qui était capable de tout détruire en pleine crise de nerf, crise qui pouvait survenir sur un simple élément déclencheur que j’étais incapable d’anticiper, étant trop jeune.

 Le point de rupture eut lieu en 1996, quand ma mère voulut aller vivre en Bretagne. N’ayant aucune affinité avec mon père, je la suivis ; j’avais treize ans. La région n’était pas aussi développée que dans les années 2010, pas de boulot, alors on a dû rentrer en Picardie pour qu’elle reprenne son poste. J’ai perdu tous mes amis d’enfance car j’ai redoublé ma troisième, le niveau étant nettement supérieur en Bretagne qu’en Picardie. 1997-1998 n’était pas une mauvaise année scolaire, je retrouvais un collège où j’étais entre mes 11 et 13 ans et que j’aimais beaucoup, et quelques connaissances, mais la rupture m’obligea par la suite à me refaire des amis, chose que je n’avais jamais su faire, trop timide. De plus, j’ai été bouc-émissaire de ma classe l’année suivante, les intimidateurs me voyaient à des kilomètres avec mon mal-être. Ce n’était pas la première fois, la première étant à mes 9 ans, mais cette fois-là fut bien plus destructrice. À chaque fois, j’ai bien compris qu’il fallait se démerder et, comme me disaient les profs depuis la primaire, « Tu n’as qu’à te défendre » ; la société se décharge toujours en cas de problème et réprimande d’ailleurs les victimes qui se défendent, car les intimidateurs font toujours attention à ne pas laisser de trace physique. À partir de mes 16 ans, j’avais doncenvie de mourir. J’ai décidé ça un soir, allongé sur le dos à méditer sur la situation. Cette idée ne m’a jamais quitté.

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Idem

 Heureusement, mon père fréquentait des libertaires depuis mon enfance, des amis à lui qui venaient à la maison pour jouer au tarot, fumer et manger du shit, boire du whisky, discuter, écouter et jouer de la musique (The Doors, Led Zeppelin, Léo Ferré, etc.). En plus de la riche bibliothèque de mon père où je pouvais lire surtout les BD « Fluide glacial », « Valérian et Laureline », « Léonard », Franquin, Enki Bilal, Tardi, Moebius, « Les humanoïdes associés », etc., j’étais heureux de connaître ces individus intelligents qui créaient et avaient un grand bagage culturel et intellectuel. Ça me changeait de l’étroitesse d’esprit de la plupart de mes profs et camarades de classe, et ça m’a beaucoup aidé par la suite.

 Je préfère désormais tourner la page et créer un avenir meilleur, pour moi et pour tout le monde. C’est du moins ce que j’ai tenté de faire entre 2002 et 2019. Il est difficile de vivre avec un passé traumatisant et un présent plus que stressant à cause d’individus malveillants ou en souffrance, ou encore des administrations privées comme publiques complètement incohérentes et qui sont capables de vous ruiner ou simplement vous faire tourner en rond par erreur (la maison qui rend fou existe bel et bien). Seuls les individus aisés peuvent survivre à tout ceci, le reste ne peut que subir. La précarité est une belle manne financière après tout, sinon notre société ferait payer les impôts aux plus riches et aux grandes entreprises, pas aux petits individus.

 Affaiblis, nous luttons difficilement. Je l’ai compris à la fin de mon adolescence, en 1998, et j’ai commencé l’écriture de mon roman d’anticipation à ce moment-là. Nous sommes en guerre, ne nous leurrons pas, une guerre psychologique, économique, sociale, une guerre qui nous divise et que nous n’avons jamais voulue. Pour y mettre fin, il faut mettre cette société archaïque à terre et la détruire définitivement, pas la réformer ou lui laisser le temps de renaître, comme ce fut maintes fois fait par le passé.

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Idem

 Je me suis fait tout seul et j’ai parcouru le monde tout seul. Légèrement agoraphobe au départ, à cause des nombreuses agressions que « autrui » me fit subir, j’ai réussi à surmonter mes peurs en m’instruisant, me formant et me confrontant au monde. Militant marxiste révolutionnaire au départ, LGBT et autres défenses des libertés et des droits, je n’ai fait qu’aider d’autres « autrui » qui ne me voulaient aucun mal. En pleine campagne, ça paraît futile, car on croise rarement des personnes cultivées de moins de 55 ans. Je ne rencontrais de jeunes personnes cultivées qu’au sein des milieux marxistes révolutionnaires et anarchistes libertaires. De 2002 à 2008, je participais aux Rencontres Internationales des Jeunesses de la Quatrième Internationale, un campement autogéré où l’on se forme, on crée, on échange, on revit ; se réinventer est un mot d’ordre et l’autorité n’a pas sa place. Écologie, LGBT, Femmes, chaque question avait son espace autonome afin de faciliter les échanges, et le mercredi soir, on reconvertissait les hétéros en bis.Je retrouvais là toutes mes idées politiques, sociologiques, scientifiques et économiques ; je voulais une société égalitaire, juste, et j’ai appris l’autogestion, je voulais l’égalité entre tous et toutes, et j’ai découvert les mouvements féministes et LGBT, je pensais que la polarisation de la sexualité était purement culturelle, que nous étions tous bis, j’ai découvert l’abolition des genres et les libertés sexuelles, en plus d’avoir lu les travaux de Wilhelm Reich et avoir étudié les points de vue scientifique et historique sur la question (« la bisexualité est psychiquement originelle », comme le disent les sexologues, l’homophobie est une invention de l’Église en 343 afin d’encourager la natalité pour conquérir le monde par le fer, et les termes « hétérosexualité » et « homosexualité » datent du 19ème siècle, créés par une science réactionnaire), j’ai aussi découvert une économie basée sur le partage équitable des richesses et du travail, et une écologie très poussée.

 Mais en rentrant chez moi, le jeune que j’étais était toujours aussi seul et perdait tous ses repères, dégoûté, dépité, usé par cette société archaïque, moraliste et autoritaire. Rien n’a de sens, tout est permis sauf aimer. À quoi bon continuer de vivre dans ces conditions ? À quoi bon continuer de bien se comporter si les autres vous démolissent ? Je ne me soignais pas alors que je l’aurais dû, ma psy me dit d’ailleurs que j’aurais dû être hospitalisé depuis longtemps, mais personne ne m’en donnait le conseil. J’ai tenté une psychothérapie en 2014 mais un autre événement majeur m’obligea à l’arrêter.J’ai été deux fois SDF, heureusement sans être à la rue-même, c’est là que les vrais amis se reconnaissent. Entre 2005 et 2017, j’ai été en « couple » avec un fantôme, une belle-famille débile qui regrette presque l’occupation nazie et une famille inexistante. Rien n’a de sens, tout est non-sens et on ne peut se fier à rien d’humain. Les chats avec qui j’ai grandi étaient cohérents, je regrette cette époque.

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Idem, Andréa

 Je pétais de plus en plus les plombs sans que l’on m’en fasse la remarque pertinemment, je faisais de plus en plus de crises d’angoisse, mon agoraphobie revenait, et mes crises de colère se faisaient plus grandes. Il faut dire que les événements négatifs se succédaient : mort de ma mère, gestion de la succession difficile car seul, communication difficile avec la banque de ma mère qui ne me répond simplement pas pendant six mois car interlocutrice absente, relation amoureuse difficile de deux années qui se finit mal, et cette putain de banque qui met trois semaines pour me remettre le code de ma propre carte bancaire. Je comptais sur celle-ci pour sortir me changer les idées dans un pub sympa. Mon passage à l’acte qui suivit était un moyen d’arrêter tout ça.Inconsciemment, j’ai fait en sorte d’être aidé par un biais très radical : commettre un délit grave qui fait venir la police et me met en prison. J’ai donc eu la visite de la police, garde à vue, visite de l’avocate, visite d’unpsychiatre tout droit sorti d’un tombeau de momie et qui raisonne comme en 1900 (j’ai d’ailleurs senti l’intimidateur typique en lui). Je m’attarde sur ce Docteur obscur car il m’a bien humilié, et je ne m’en étais pas rendu compte sur le champ car je me suis dit qu’il me testait, mais c’était tellement rabaissant et tordu que ça m’a marqué. Il avait un ton et un regard très méprisants, il remettait mes réponses en question. Je ne savais pas quel jour on était, ni ce que j’avais mangé la veille (ma dépression me fait tout oublier), ni même ce qu’est une fonction mathématique ; j’ai eu droit à des reproches bien martelés. En me demandant quel métier je faisais (animateur informatique à l’époque), il me demande ce qu’est un Byte et je lui réponds que c’est l’équivalent anglophone de l’octet. Il me dit alors que j’étais mauvais en informatique et qu’il n’aimerait pas participer à mes cours (que je donnais à des personnes âgées) en me faisant un cours de dix minutes sur le Byte qui peut, selon cet abruti, faire 7 ou 9 bits, alors que c’est faux depuis des décennies étant donné que c’est standardisé à 8 bits (un octet) ; ce mec en est encore à la carte perforée. Il m’a demandé d’écrire ce que je ressentais, j’ai ainsi écrit : « J’ai besoin de me soigner ». Il m’a dit que non, que je ne suis pas malade, et m’a donc demandé d’écrire avec insistance « Il fait beau, aujourd’hui ». Je n’ai pas compris grand-chose de cet étrange entretien. Je lui ai aussi demandé d’être interné en psychiatrie, chose qu’il refusa sèchement. Il semble y avoir un mythe du libre arbitre, en France, où chacun pourrait surmonter toute épreuve rencontrée ; je l’ai davantage compris par la suite. Ensuite, passage au tribunal pendant plusieurs heures devant différentes personnes : assistant judiciaire qui va vous écouter raconter votre vie et préconiser une peine ou un suivi, une juge d’instruction qui enquête, donc vous pose des questions, et enfin le juge des libertés et le procureur de la république qui vous qualifient de criminel à la personnalité arrogante, sans preuve, surtout à la suite d’un délit. Ainsi, je me retrouve en détention provisoire pour quatre mois.

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Andréa

 Ça m’a fait du bien : du repos, du calme, un suivi psychiatrique et psychologique, on mange bien, on a la télé et des denrées supplémentaires si on en a les moyens, et on n’a qu’une seule administration (défaillante aussi) en face. Méditer était une des seules activités possibles au début, car il faut du temps avant de pouvoir participer à un atelier ou obtenir un travail carcéral, et la télévision n’est pas mon truc. Aussi, j’ai dû attendre un mois et demi avant d’avoir ma première visite et de recevoir la lessive que j’avais « cantinée » ; j’étais donc avec une longue barbe, des vêtements sales et légers alors qu’il fait froid et qu’il pleut beaucoup en mai à Beauvais, et plus de mouchoirs pour mon nez capricieux. En méditant, j’ai compris plusieurs choses, on est en cellule 22h/24, alors on a le temps. Ensuite, les activités se lancent, une par semaine, au mieux, et on peut aussi sortir en promenade, jouer aux cartes ou aux échecs en salle, faire du ping-pong, de la musculation (bonne découverte), etc. Mon emploi du temps était simple ensuite, au quartier « respect », durant la semaine : petit-déjeuner, promenade, le JT de FR3 en mangeant, promenade, activité ou muscu, goûter, autre activité, discussion avec un camarade ou promenade, JT de FR3 et celui d’Arte en mangeant, film du soir et dodo avant 23h (les médocs fatiguent pas mal et on est réveillé par la lumière du jour). Cependant,il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un lieu de privation des libertés, oubliez votre citoyenneté même si vous y avez toujours droit, vous retournez à l’école où il faut obéir sans sourciller à des règles stupides (je me souviendrai toujours de ces règles de pudeur datant de 1900 où même une cheville apparente ou un bouton de chemise défait sont intolérables) et vous êtes souvent mis à l’épreuve par les surveillants qui testent votre résignation en pratiquant la fouille à nu, en vous posant des questions idiotes et des suspicions infondées de vol, aussi, les détenus s’ennuient ou sont simplement attardés, ils réagissent comme des gamins face à des situations banales ou vont chercher la bagarre pour se défouler ; ça se gère facilement si on a appris à se défendre ou simplement à éviter les problèmes. Je me souviens de ce mec tabassé à mort par des criminels parce que « pointeur », je ne connaissais pas ce terme qui désigne les violeurs. Aussi, comme je suis légèrement agoraphobe, j’étais incapable de sortir en promenade quand il y avait du monde ; trop angoissant pour moi. Ça a fait parler ces idiots d’intégristes religieux et délinquants récidivistes qui me prenaient pour un « pointeur ». Quand je leur ai dit que j’étais agoraphobe, ils m’ont demandé pourquoi, et aussi qu’est-ce que j’ai fait pour le devenir, comme si c’était de ma faute. On était en plein moyen-âge où le malade est coupable, pécheur ; hallucinant de bêtise et de haine. De plus, vous êtes coupés du monde direct, vous devez tout faire par courrier postal ou par téléphone (à coût exorbitant), et le seul service habilité à faire le lien entre vous et l’extérieur (SPIP) ne saura jamais vous renseigner. Si vous êtes seul, oubliez vos factures, les huissiers régleront le problème, oubliez vos caisses de cotisation ou d’allocation, vous n’avez pas accès à internet mais ils vous trouveront quand même pour vous envoyer des courriers de mise en demeure (étrange quand on sait qu’ils sont capables de vous envoyer des courriers à une ancienne adresse quand vous sortez), oubliez votre maison ou appartement, même si votre toit est troué, tout le monde s’en fout. Vous êtes mis en pause du monde pendant qu’il continue de vous estimer actif. J’ai eu la chance d’avoir un ex très attentionné pour s’occuper de mes affaires extérieures. On finit par s’ennuyer mais on y fait d’intéressantes connaissances, issues notamment de la psychiatrie lourde.

 En maison d’arrêt, la plupart des détenus sont des personnes précaires ou des délinquants récidivistes, on rencontre aussi des criminels présumés en attente de procès. Les riches ont les moyens d’éviter la prison et les procès, on le voit bien chez les politiciens et le patronat. Mes plus intéressantes rencontres furent des criminels, les délinquants ne connaissant rien d’autre que la télé-réalité, les drogues et les armes à feu, en se faisant passer pour des sages au travers de la religion. Les accidents de vie sont si fréquents que ça touche même les criminels, dont un qui a été innocenté à la suite de l’enquête concernant les faits. Pauvre, humble d’esprit et inoffensif, il ne pouvait pas attirer le mépris. Un autre, jeune, avait suffisamment d’intelligence pour comprendre la vie mais trop d’arrogance pour s’en sortir. Le plus intéressant est un homme qui avait 48 ans au moment des faits, maniaco-dépressif sans traitement (on dit « souffrant de troubles bipolaires » maintenant) et qui avait des phases maniaques schizoïdes. Il attend toujours après sa seconde expertise psychiatrique qui le renverrait à la case psychiatrique… depuis deux ans. Il y a des années, j’ai vu une étude qui disait que les personnes qui transgressent les règles sont soit trop, soit trop peuintelligentes pour les respecter. En effet, je n’y ai que rarement rencontré de personnes à intelligence moyenne.

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Illustration d’Andréa

 En discutant avec ce « maniaco-dépressif », nous nous sommes beaucoup retrouvés dans nos états. Avant cette rencontre, après auto-analyse, j’avais décelé des phases de profonde dépression et d’autres d’euphorie, comme je les appelais. Les phases maniaques ressemblent beaucoup à ces phases euphoriques ; je pouvais aussi bien m’éclater que m’enrager durant ces phases. Le traitement m’aide beaucoup, je ne suis pas sous camisole chimique comme mon camarade bipolaire, même si le psychiatre du CHI de Clermont de l’Oise faisait preuve de mépris envers nous ; nos actes semblaient immoraux, si ce n’est pas partial ! En tout cas, deux molécules suffisent à me calmer (anti-dépresseur et anxiolytique), même si c’est toujours la tempête dans ma tête depuis plus de trente ans. Si je n’étais pas sans cesse agressé par la société, ça irait beaucoup mieux, mais j’ai une vie très tourmentée et mouvementée depuis le début ; j’ai la poisse.

 La douzaine de proches décédés m’a peut-être enfoncé davantage, le décès de ma mère était de trop. J’ai découvert que l’État et les entreprises se foutent de votre deuil, la taxe sur les revenants et les factures doivent être payées. J’ai envie de brûler et massacrer Beauvais tout entier. Il fait froid, en Picardie, une bombe H devrait les réchauffer. Ça restera des mots, mais cette région regroupe toute la méchanceté, l’aigreur, l’agressivité et la bêtise que l’on peut trouver dans le monde. Chacun s’y est mis, individus, amants, administrations publiques et privées, notaire, syndic… pour me faire chier. Quand on ne commet aucune faute et que l’on doit corriger celle des autres en permanence, on s’enrage et on développe une certaine propension à la haine, surtout quand on est seul. J’avais beau être entouré de « camarades », mais je me sentais très seul. Aller vers les autres est très difficile pour moi, les gens me font peur, et si personne ne vient vers moi, il est impossible que je m’arrange. M’isoler définitivement n’est pas une solution, et je hais les grandes villes (c’est moche, ça pue, c’est sale et c’est trop bétonné). J’ai donc fait comme ma mère et je suis parti en Bretagne. Je suis ruiné par les impôts et les conneries administratives qui m’ont retenu à Beauvais, mais je suis au bord de la mer avec des oiseaux qui gueulent bizarrement la nuit et un plaid sur le dos me suffit pour me réchauffer dans mon appart’.

 Tout est à faire, c’est à chacun de construire le monde en s’organisant collectivement car on ne peut pas y parvenir seul. Je fais ce que je peux pour apporter ma contribution et, comme tout être humain, je peux faire des erreurs ou ne plus rien contrôler. Je n’ai pas demandé à subir tout ça et je fais aussi ce que je peux pour tenir le coup.

Jonathan Deschamps, 11 novembre 2020.



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Jonathan Deschamps

Jonathan Deschamps, né en 1982. Il écrit dans le but d’exprimer ses idées depuis la fin de son adolescence, faisant part de ses craintes d’un avenir sombre pour une société qui ne fait que créer injustices et violences, ayant lui-même été « bouc-émissaire » à l’école et voyant ce que vivent la plupart des individus. « Nous sommes en guerre ; une guerre psychologique, sociale et économique. Diviser pour mieux régner est toujours d’actualité », dit-il. Militant politique depuis 2002 et bénévole associatif dans la culture, les libertés, la santé et l’écriture. Il a publié en 2017 une pièce de théâtre « Les Pudépiéés », aux Éditions des poussières d’étoiles.

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