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Pensée IV (Emma)

Pensée IV… Que dire… Qu’il eût fallu en faire un livre et que ça s’est arrêté à la fin de cette page. La note d’introduction, ainsi que la première note de bas de page sont originales. Que dire ? Que je connaît bien la folie peut-être.

S. D.

Ce qui suit est une histoire vraie. « Emma c’est moi ! » — Un drôle de type ^^. L’expérience dont je parle à eu lieu vers 3h50 le 25 septembre 2013, sachant que je suis née le 25 juin 1986 à cette heure-ci, tout ça s’appuie sur l’opération 3x3x3, 33 quoi. Tout ça n’a aucun sens, voilà pourquoi j’ai précisé ailleurs que je croyais que c’était le socle linguistique (ou le cadre mathématique) sur lequel on s’appuie qui détermine les raisonnements sur lesquels butent les multiples paradoxes d’une pensée sous influence. [31 mars 2016, 23h31. 1Je ne fais pas exprès désolé, c’est souvent comme ça ! Ça m’ennerve grave. Sorry))

Voilà, après avoir réinventé le trois cosmique, un triangle originel, le triptyque de la vérité intime et révélée, cristallisé dans une épiphanie de nuit d’hôpital mystique, une poussée délirante d’alchimiste confinée dans la demeure pénitentiaire de quelques malades chroniques déficitaires gémissant dans leur soupe du soir, Emma atterrit. Et c’est un sacré atterrissage. Ce fameux trois maudit en pleine nuit…

« La Cour Carrée du Louvre (9 février 2016). » Légende originale d’un cliché de la Cour Carrée perdu, prenant originalement place ici. Source : Wikimedia Commons.

Il y eu ce pèlerinage insolite qui l’avait conduite comme un automate sur les traces de la pyramide du Louvre, dans une hypnose, pratiquant soudain un yoga profane, se prosternant les mains jointes devant cette perspective prenant sa source dans le cœur et l’abreuvoir du Paris d’errance : la cour Carrée. Un bout d’Eden rapporté à la surface de la Terre, forgé d’étincelles dans un atelier de magie noire. Une composition de pierres de taille, de vitres et de bas-reliefs, de dalles, de renfoncements utérins et d’un violoncelle seul.
Il y eu les quatre heures frénétiques où elle a foncé dans les rues d’un Paris en ruban de Möbius, interminable et déconcertant ; courant, s’épuisant, vers un grand amour resté derrière la porte et qui n’a pas ouvert. La laissant seule à hésiter. Combien de fois fallut-il frapper à l’huis pour réveiller sa passion ? Ce grand amour qui faisait d’ailleurs tellement mieux quand ce n’était pas avec elle justement, là derrière…
Elle alla jusqu’à se tordre sur son paillasson silencieusement comme on rompt et se brise dans un ébat violent, le souffle court, interdit, haletant, attrapée par le piège si humiliant d’une espérance inattaquable en l’impossible. Ils avaient contrevenu à leurs pulsions communes dans le vieux village poitevin d’Angles-sur-l’Anglin, théâtre des opérations que l’on relatera ici, en n’osant pas se toucher de peur de se bruler l’un l’autre. Comme deux amis, ils sacrifièrent leur désir pour voir grandir l’ami, donc l’autre, dans des déchirures pareilles. Là ils s’étaient finalement reconnus malgré l’obscurité, à leurs plaies semblables, dans l’intimité d’une chambre d’invité qu’elle aurait rêvée plus nuptiale.
Il y eu ces minutes stupides du trajet TGV Poitiers–Paris-Montparnasse pendant lesquelles elle crut impérieux et vital de ne trembler en aucun cas, quitte à frôler la crampe. De n’être pas perturbée par le questionnement que laissait transparaître l’œil inconnu de son voisin, sournois dans la scène qu’elle se jouait, vu comme circonspect, pour ne jamais faire quelque œuvre de bienveillance et sourire sous le jugement des voyageurs de première classe, dont le rang incline toujours à la méfiance.
Plus tard il y a avait eu de la haine en elle. Tous ces crachats furieux qu’elle exsudait en trébuchant, accrochés après leur chute aux boiseries de la maison de la rue d’enfer. Ses pieds collés dans des chaussons moites à contempler la même chambre d’invité du deuxième étage, marquée du désordre qu’avaient laissées ses nuits de solitude grave, orgies abandonnées aux mains des spectres de ses ex. Ces tomettes constellées de bris de bouteilles, de copeaux d’assiettes, d’un verre à pied brisé… Cette odeur immonde de vinaigre, capiteuse à vomir, ruisselant sur les murs de la cuisine dévastée, qui séchait, se durcissant en une pellicule adhésive bordeaux. Ce large et long couteau de cuisine qu’elle garda dix minutes contre son ventre, pressant la pointe contre son pull-over puis la relâchant alternativement avec un sentiment de lâcheté auquel elle ne saura plus jamais échapper. Ce visage, grimaçant, beurré de sébum comme celui de l’adolescente de 27 ans qu’elle se défendait d’être, tout à sa contrainte et tout à sa souffrance et qui agressait son père. Ces deux fines amandes, sèches, flétries bientôt, qui lui servaient de paupières et sous lesquelles deux globes injectés de sang ne laissaient pas de s’agiter en balayant de leur déshonneur le reste d’elle. Plantés de biais dans la glace de la salle à manger, puis s’affaissant.
Parlons de cette ambulance sinon, là où la transformation profonde débuta en tout premier lieu. Du chemisier bleu avec le col claudine. Des litres de sueur froide qui jaillissaient de sa poitrine tremblante, de son cœur battant. De la gerbe de vomi aviné répandue sur le lino à usage médical, tapissé pour le coup d’un rosé du cru… De ses jambes folles qui cognaient l’une contre l’autre dans la voiture. Des questions toutes pratiques et toutes provinciales du conducteur, qui glissait un mot doux et social dans un accès de bravoure para-médicale. De la brancardière gentille, de sage tenue, frisée de frais, qui proféra — bonté divine… — « c’est notre métier ! » avec une telle abnégation tranquille, un tel aplomb, avec le naturel d’un credo cent fois répété, qu’elle pleura un instant de honte et d’admiration mêlées. Rendant à ses pieds le dernier fluide possible. De la beauté autour. De la beauté des campagnes… Des platanes alignés le long de la route qu’elle avait toujours craint en repartant en voiture des vacances scolaires pour regagner Paris et qui prenaient là un jour pascal. La renaissance au bout des pneus. Les grands feuillus de bord de rivière aperçus depuis le pont arqué sur la Vienne. Le salut rituel du vieux, de la vieille au passage ralenti de l’ambulance dans les premiers jours d’automne. Du vent froid et sec qui colle la toile imprégnée de ses habits contre sa peau trempée. La démarche lente, encore et toujours champêtre de l’écolière frôlée par l’utilitaire blanc qui tressaute…
Finissons-en par l’amnésie, l’oubli, puisque c’est presque muette qu’elle finissait cette crise. L’oubli des mots quand elle passa la porte de l’hôpital. Incapable d’aligner deux de ces vocables insolites qu’elle chérissait en dix secondes de temps. Au comble du doute. Emplie par cette sensation forte d’écrémage, d’être en réduction. Réduite à la conscience d’une brebis folle et honteuse, vraiment honteuse. Figée dans la torpeur d’un muriné prit sur le fait. Assommée, hagarde, retranchée dans cet état primordial d’effroi. À demi ôtée du langage. Saisie comme un lapin halluciné dans les phares de la médecine mais enfin, enfin, à l’abri d’elle-même.

I. Admission en psy

Merci, elles sont bonnes ces clopes…
C’est la première chose qu’elle avait dite après avoir osé poser le pied dehors, à la recherche d’une cigarette.
– Y’a pas de quoi, c’est mon père qui me les a apportées ce matin avant d’aller au taf. Il faut bien fumer, ici il n’y que ça à faire !
– Ouais t’inquiète, je fini par avoir l’habitude. Je te la rendrai quand j’en aurai. »

L’air se levait et toutes deux se turent quelques secondes pour laisser passer le bruit dans les feuilles.
« T’es là pour quoi toi ?
– Bah, le truc c’est que… C’était une question simple mais il lui semblait impossible d’y répondre de manière évidente. Elle eu un vieux réflexe, disons que c’est pas trop ça en ce moment… Tu sais c’est pareil pour tout le monde, on est perdu quoi. Je veux dire, on est pas tous perdus mais bon, y’en a pas mal qui le sont un peu. ».
C’était généralement ce genre de cause qu’elle exprimait d’emblée pour se dégager de sa faute quand on la questionnait sur son mal, toujours dans un léger sentiment d’imposture. Non pas qu’elle eut préparé de longue date un ensemble de formules efficaces et fermées lui permettant de relever ce type de challenges parfois quotidiens. Non, à la l’idée de démêler l’écheveau de ses problèmes pour y trouver l’acte fondateur de son échec, elle considérait que le laconisme, à défaut de sauver sa vie, comportait une certaine vertu conservatrice. Amusée, la patiente se dressa d’un coup sur ses jambes :
« T’as déjà mangé ?
– Non, je ne sais même pas encore où est le réfectoire.
– Je te montrerai, tu es sûrement passée devant sans t’en rendre compte. Si tu veux tu peux venir à notre table, il reste une place… Ce soir on fête l’anniversaire de Christian. »

Emma vaguement émue donna deux petits coups de pied dans le banc en béton et prit la suite de cette jeune femme qui s’engouffrait dans le couloir.
« Et surtout, n’hésite pas à leur demander un cacheton si tu te sens trop stressée. Elle avait entendu ça mille fois.
– Oui, je n’oublierai pas. »

La chambre qu’on lui avait attribuée en urgence était bien une chambre d’hôpital. Propre, brillante, fonctionnelle. La modeste salle de bain attenante semblait tout ce qu’il y a de plus pratique. Emma ricanait en elle-même. « On mangerait par terre… » Au fil des internements, elle avait prit le goût douteux de cataloguer les défauts et qualités, pour ainsi dire les prestations hôtelières, qui font l’échec et la réussite d’un établissement psychiatrique. Par exemple, y’a-t-il un moyen d’ouvrir les vitres en grand ? Combien de doigts peut-on passer dans l’entrebâillement des fenêtres pour goûter l’air ou simplement laisser échapper les odeurs suspectes ? La pomme de la douche est-elle amovible ou a-t-on opté pour un dispositif mural ? La couverture est-elle assez épaisse s’il arrive une ou deux fois la nuit que le chauffage central soit coupé ? Les mets aseptisés du déjeuner et du dîner sont-ils cuisinés sur place en grande quantité ou sert-on chaque préparation dans une barquette individuelle comme dans certaines cantines ? D’ailleurs, sont elle souples ? de plastique blanc ou transparent ? À coup sûr, s’il dût exister un jour un guide touristique des lieux les plus pénibles de France, Emma était toute désignée pour en écrire la préface qu’elle aurait close ainsi :

« Que vous le vouliez ou non, bien des mystères vous seront révélés à l’ombre de ces bâtiments variés et souvent surprenants, dont l’architecture parle beaucoup pour la société qui les a conçues et de la place qu’elle réserve à ces êtres de tendresse et d’effroi qu’on a appelé, selon les époques, fous, originaux, chamans, sorcières ou magiciens. On connait certaines cultures où le législateur savait garder une place très respectable et parfois même très convoitée aux plus faibles ou aux minorités. Ces espaces doivent donc être ceux du renouveau et de la reconquête des valeurs.

Les malades psychiques, considérés comme une minorité souffrante mais aussi dangereuse par beaucoup, incarnent parfaitement le rôle d’épouvantail ignoble que la psychiatre française leur donne malgré elle, parfois par négligence mais surtout trop souvent par logique carcérale ou répressive. Ce sont ces lieux d’accueil hétérogènes qui font l’objet du plus grand délaissement en période de grande crise comme celle dans laquelle nous évoluons. Ils sont les plus acerbes miroirs que notre civilisation se tend à elle-même. »

Autant dire que toutes les chambres qu’Emma avait occupé dans les divers lieux dédiés à la santé mentale où elle fut accueillie ne ressemblaient pas à celle-ci.

II. Christian, soixante-quatre bougies

Ça ne la touchait pas plus que ça au fond de passer pour une originale. L’originalité étant une chose, la rage au cœur en étant bien une autre. Elle s’évertuait en revanche bien souvent à veiller sur une forme de probité acquise au titre d’un grand sentiment de culpabilité. Motivant des accès soudains de solidarité, confus, où toutes sortes de gestes libéraux semblaient d’avantage excuser sa peine que témoigner d’un désintéressement plus noble à l’égard des malades qu’elle côtoyait.
L’anniversaire était loin d’être un évenement attendu, par quiconque. Ni celui-ci ni le suivant d’ailleurs, qu’il soit de Pierre, de Paul, ou de Christian en l’occurrence. Pourtant à chaque fois s’immisçait tout un frémissement, toute une embellie passagère, une sorte de nuage de beau temps. Qui signalait le rituel, qui répandait comme un crieur à tout qu’il y avait fête dans le royaume.

À suivre. 2N’a jamais été suivi de rien.


Video ThumbnailPensée IV… Que dire… Qu'il eût fallu en faire un livre et que ça s'est arrêté à la fin de cette page. La note d'introduction, ainsi que la première note de bas de page sont originales. Que dire ? Que je connaît bien la folie peut-être.S. D. Ce qui suit est une histoire vraie. « Emma c'est moi ! » — 
L’illustration originale n’était qu’un lecteur audio permettant la lecture de cette unique chanson.
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Autodidacte, poète et essayiste amateur. Féru de technologies, de toutes créations numériques. Connait la psychiatrie comme patient borderline depuis 20 ans. Souhaitant ici apaiser le dialogue entre toutes parties de la psy moderne et faire rencontrer des mondes qui s'affrontent. Prêt à dénoncer toute injuste subie par les malades psychiques quelle que soit leur mode de prise en charge. Amoureux du genre humain. [wp-story]

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