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Pensée VII (Stan)

5 minutes de lecture

Un coin, chaque semaine dis­po­nible, pour les br**leurs dans mon genre.

Stan

L’enfant était plein de fai­blesse et d’af­flic­tion. Il priait très fort chaque soir dans son lit per­ché en hau­teur, dans la chambre où un globe ter­restre lumi­nes­cent veillait sur ses insom­nies. Pour les pauvres qui étaient ses amis, pour que les petites filles de ses rêves lui fasse un bai­ser sur la joue, pour l’Afrique d’où venaient ses meilleurs amis, pour sa mère, pour les congé­nères de sa géné­ra­tion, pour ses copains d’é­cole, pour que son petit cœur brû­lé soit répa­ré. Ça pou­vait durer une heure, avant qu’il ne dorme enfin dans la paix éphé­mère de la lune se levant, effrayé légè­re­ment par les lumières qui bou­geaient sur les murs, venant de la rue, fil­trées par les per­siennes des volets.

Souvent, il avait pris l’ha­bi­tude d’ap­pe­ler ten­dre­ment sa mère qui se réfu­giait dans la chambre mitoyenne pour qu’elle lui donne et donne encore un bai­ser de « bonne nuit » : « Est pa’­ti le bisou maman, encore ! » Et la mère lui disait tou­jours : « D’accord, mais c’est la der­nière fois ! »

L’insomnie, c’est le pré­texte qu’il avait trou­vé pour qu’elle s’oc­cupe un peu de lui, sorte de son lit-cer­cueil et lui fasse un bisou. C’était déjà ça. Puis les années pas­sées, les bisous dis­pa­rurent (c’é­taient des envies de petit gar­çon), la prière n’é­tait plus d’au­cun secours, et Skyrock avait rem­pla­cé l’of­fice des rêve­ries sur les anges qui l’é­cou­taient, c’é­tait lui qui écou­tait main­te­nant, jus­qu’à très tard, des mor­ceaux de rap par mil­liers, puis du RnB sur Ado FM, radio que les filles de son col­lège affec­tio­naient, dans la décou­verte des pre­mières petites pas­sions au roman­tisme timide pour des petits pré­ados de cours d’école.

Vers ses douzes ans, un automne, il com­men­ça à res­sen­tir les puis­sants cou­rants émo­tifs de sa folie toute nais­sante et atro­ce­ment dou­lou­reuse. Déjà depuis des années, il allait en cours la boule au ventre, s’é­car­tait des autres élèves timi­de­ment pen­dant la récréa­tion, rejouant des sym­pho­nies de toute sorte dans sa petite tête autis­tique, des pans de pièces clas­siques qui venaient occu­per son temps et fai­saient tour­noyer sa tête et tout son corps dans la soli­tude de l’é­cole Beauregard.

Devant ses ins­ti­tu­trices suc­cés­sives, il souf­frait de maux de ventre extrê­me­ment intenses lorsque enfer­mé dans une classe pour une heure, sans oser le dire, en gar­dant le silence, et la honte pour lui ne se disait pas de ces moments com­muns où l’ex­cel­lence était requise. Il souf­frait tou­jours en silence.

Un jour qu’il allait des­cendre les marches du grand esca­lier en coli­ma­çon qui menait jus­qu’au préau, il croi­sa trois de ses maî­tresses pré­fé­rées, l’ayant tou­jours inti­mi­dé mais qu’elle lais­saient impres­sio­né par tant d’ab­né­ga­tion, celle de prendre en charge des dizaines d’en­fants chaque jour et de s’en occu­per avec consi­dé­ra­tion, mais il en enten­du une, celle qu’il aimait le plus, s’a­dres­sant à ses deux col­lègues, leur chu­cho­ter : « Taisez vous, c’est le petit Stanislas, le fou [mfn]Le « fou » ou, le « débile », je ne me sou­viens plus très bien, il me semble qu’il s’a­git de « débile » mais bref, ren­dons ça raisonnable.[/mfn] il va nous entendre. » Elles par­lait de lui. Il appris avec une dou­leur immense et un sen­ti­ment d’hu­mi­lia­tion sup­plé­men­taire qu’il était consi­dé­ré par les autres, enfants ou adultes, comme fou. C’est à cette époque que débu­tat, en plus de son infi­nie timi­di­té, son sen­ti­ment d’ex­clu­sion, sa honte d’être fait comme il était fait, mal fou­tu, d’être vivant aux côtés d’une mère ado­rée sui­ci­daire et malade. C’est à cette époque, vers le CE2, qu’il aban­don­na toute idée de tra­vailler avec achar­ne­ment pour un car­net de note dont il détes­tait qu’il soit une preuve d’in­tel­li­gence et un tro­phée démon­trant son apti­tude à être adap­té à un monde qui l’ef­frayait. Il n’a­vait pas besoin d’ex­cel­lence, il avait besoin de l’a­mour des adultes, et des filles de son âge. Il n’a­vait aucune fier­té, mais des larmes lui noyaient les joues quand il pré­ssen­tait qu’il ne ferait jamais par­tie du monde bien por­tant qui l’en­tou­rait et l’hu­mi­liait.

À l’âge de ren­trer au col­lège, il ambi­tion­nait de deve­nir DJ, fai­sant régu­liè­re­ment le tour du quar­tier de Pigalle pour s’in­vi­ter dans chaque bou­tique de maté­riel pro­fes­sion­nel pour musi­cien, dont il lisait les cata­logues gra­tuits avec avi­di­té et qu’il finis­sait par connaître par cœur, où chaque enceinte de concert, chaque micro pour cla­ri­nette, chaque ampli pour sono­ri­sa­tion de stades, chaque console de stu­dio gigan­tesque lui souf­flait ses secrets et lui don­nait envie de pas­ser le reste de sa vie les pieds enla­cés par des cen­taines de câbles audio.

Un jour, son père déci­da de lui offrir, accom­pa­gné de sa mère et lui, enthou­sias­mé, sous son insis­tance, de quoi scrat­cher, éga­li­ser et faire glis­ser un cross­fa­der pour faire l’exer­cice de créer des mix­tapes de rap comme celles qu’il écou­tait avec admi­ra­tion, pas­sion­né par le tra­vail de Cut Killer ou DJ Pone et tant d’autres. Mais devant le peu de moyens qu’a­vait son père pour ce maté­riel au prix bien trop éle­vé, ces der­niers firent une der­nière fois le tour des bou­tiques de Pigalle et se réso­lurent, selon la déci­sion du père, à ache­ter l’ob­jet de créa­tion musi­cal le moins cher de la place, un petit DAW minia­ture et por­ta­tif, qui tiens sur les genoux, un séquen­ceur, une grande Game-boy pour faire des maquettes, Yamaha, d’occasion.

Lecteur obses­sion­nel qu’il était, il s’obs­ti­nat d’a­bord à consul­ter tout le mode d’emploi en anglais tech­nique du boi­tier, n’y com­pre­nant qu’un quart des mots, mais l’ai­dant à décou­vrir com­ment faire usage d’un effet pha­ser sur un syn­thé, d’un écho sur une note de pia­no, d’une réver­bé­ra­tion sur un chœur monas­tique syn­thé­ti­sé en piste MIDI, son­nant ter­ri­ble­ment métal­lique et peu har­mo­nieu­se­ment. Il était com­blé. La musique était à por­tée de mains et il se voyait déjà com­po­ser des mil­liers de mor­ceaux.

Un soir, quelques jours après qu’il eut ache­vé sa pre­mière créa­tion, par une nou­velle nuit d’in­som­nie, dans la cabine d’un train de nuit cou­chette qui le rame­nait de vacances à la mon­tagne avec sa mère, son père son­na à la porte de leur appar­te­ment du 35, rue de la lune et s’en­gouf­fra dans l’ap­par­te­ment à peine celle-ci ouverte. Les paroles qu’il eut dans sa fureur immé­diate furent des­ti­nées à Stan : « Tu ne vois pas qu’elle est malade ?! Tu la réveille toutes les nuits, par­fois à 2 heures du matin !! C’est de ta faute si elle est comme ça, tu es res­pon­sable de tous ses pro­blèmes !! À cause de toi elle se fait un sang d’encre !! Tu bou­silles la vie de ta mère !! », etc. Il attra­pa un mar­teau dans une boîte à outils, se diri­gea vers sa chambre, attra­pa le petit Yamaha si pré­cieux, et les yeux pleins de haine, le démo­li méti­cu­leu­se­ment à grand coup de mar­teau dans l’en­trée de l’ap­par­te­ment, devant la petite table où pre­nait place tous les ans la crêche de Noël que sa mère fabri­quait joli­ment. Il conti­nua, cepen­dant qu’il détrui­sait l’ob­jet, de char­ger son fils de tous les maux du monde, et lorsque l’en­fant lui révé­la mal­adroi­te­ment que, « de toute façon », une sau­ve­garde du pre­mier mor­ceau com­po­sé exis­tait sur une K7 audio, il s’empressa de retour­ner dans la petite chambre au lit sur­éle­vé, arra­cha la cas­sette de la lon­gi­ligne chaîne bas de gamme qu’ils avaient obte­nu à la fête de fin d’an­née pour enfants de son tra­vail chez AXA assis­tance, et la détrui­sit à son tour, ne lais­sant aucune trace du tra­vail que l’en­fant s’é­tait pas­sion­né à entre­prendre pour la pre­mière fois de sa vie en musique.

Stanislas Dejoie, 5 juin 2020.



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Poète et essayiste amateur. Féru de technologies, de toutes créations artistiques. Connait la psychiatrie comme patient borderline depuis 24 ans. Souhaitant ici apaiser le dialogue entre toutes parties de la psy moderne et faire rencontrer des mondes qui s'affrontent ou s'ignorent. Prêt à dénoncer toute injustice subie par les malades psychiques quel que soit leur mode de prise en charge. Amoureux du genre humain.

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