Bipolarité, deux témoignages aux antipodes, « psychose » thymique complexe 1
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Bipolarité, deux témoignages aux antipodes, « psychose » thymique complexe

6 minutes de lecture

Cet article présente deux visions du trouble bipolaire. L’un de nos témoins anonymes se dit compliant, résolu à s’extraire de cette pathologie par des soins adaptés en thérapie (et en soins cliniques).

Andréa Cabanes, notre poétesse et témoin à l’identité (désormais) révélée, se montre très réticente à l’idée qu’on ait pu lui apposer ce diagnostic, et voit dans la généralisation des examens de cas de patients en psychiatrie suivis d’un rapide et définitif qualificatif — aliénant peut-être ? — (bipolaire, schizophrène, borderline, etc.), une dérive de l’expertise professionnelle sous-tendue par les enjeux financiers que représentent la très imposante industrie des médicaments psychotropes et le dévoiement d’une science de l’Humain qui se tournerait donc vers les profits.

N’hésitez pas, que vous soyez bipolaire, proche d’un « malade », professionnel(le) de santé ou simplement citoyen(ne) concerné(e) par ces questions, à nous donner votre opinion en commentaire et votre ressenti concernant ce travail complexe de régulation des humeurs et excès en tous genres lorsqu’on est touché personnellement ou indirectement.

Petit bonus pour la suite et fin.

Bonne lecture.

S. D.

Anonyme :

« Je suis changeant, nous sommes changeants, le monde est changeant. La seule chose qui ne changera jamais, c’est que tout change, tout le temps. » — Dicton oriental repris par Emmanuel Carrère dans Yoga.


Comme chaque espèce polaire, l’être bipolaire est en voie d’extinction dans mon univers. Il y fait froid et chaud, sombre et clair, mais surtout, il y fait noir et blanc. Dimanche dernier, en pleine crise mixte (qui conjugue la dépression et l’état maniaque), j’ai décidé de me jeter sous un métro. Aujourd’hui, on m’a administré ma première dose de Lithium. Finalement, ce n’est pas moi qui suis passé sous le métro, c’est le métro qui m’est passé dessus. Initialement prévu pour créer des batteries de téléphone qui tiennent deux heures et demi, le lithium permet d’avoir des cycles thymiques plus régulés. Vous ne sautez plus de joie par la fenêtre, et vous ne vous enterrez plus sous les rails du métro lorsque vous avez trop de lignes dans le nez. Vous devenez ni plus ni moins qu’un être humain normal, avec ses petits hauts et ses bas résilles : vous ne gravissez plus d’Everest extatique, vous ne vous pendez plus à la moindre secousses. Vous aimez regarder la nature simplement, vous vous plaigniez du monde dans le métro ou de la météo, et votre plus grande prise de risque est de baiser sans capote. Voilà l’Homme nu dans sa normalité, et aujourd’hui, en gobant des pilules salées, je veux y ressembler. Pourquoi ? me dira-t-on. Bien, pour plusieurs raisons, pour plusieurs traits du visage de cette muse que d’aucuns d’avis n’appellent la vie.
Son premier trait. La vie est assez joyeuse ou difficile pour être vécue normalement. Lorsque l’on apprend le décès d’une personne proche, que l’on rencontre l’amour de sa vie, la sécrétion d’hormones est assez forte pour être supportable, seulement. Toutefois, si l’on ne vit plus, mais que l’on sur-vis, la vie n’est plus un long fleuve tranquille, mais vous voilà marin à bord d’un vaisseau qui peu faire naufrage toutes les dix minutes, lorsque vous apprenez une bonne comme une mauvaise nouvelle.
Son deuxième trait ? Ah, la pute. Oui, la vie est une catin ; elle ne vous fera pas de cadeau. En pleine crise maniaque, certains bipolaires vous diront qu’ils accomplissent des choses formidables. C’est vrai, cela m’est arrivé d’écrire deux bouquins, de composer des concertos pour piano et orchestres, de monter des entreprises mais aussi de liquider ces entreprises, de tromper ma femme, de me battre avec la Police par grand soif, ou de voler ma mère et de mentir à toute ma famille jusqu’à me retrouver en procès. Et là, à la barre avec pour seul défense votre passé psychiatrique, vous ne pouvez rien à part faire du pole dance. Non reconnue et peu traitée, la bipolarité vous permet donc de prendre des grandes claques dans la gueule beaucoup plus fortes que le commun des mortels. Le masochisme mondain qui plaît tant aux romantiques voudrait que vous restiez dans cette case.
Le troisième et dernier trait de la vie, c’est qu’elle est trop courte pour être vécue trop vite. Lorsque l’on est bipolaire, on ne voit pas le temps passer : on a autre chose à foutre. On esquive nos émotions douloureuses comme Ali au coin gauche, on avance à grands coup de pulsions. On se déplace comme sur un échiquier : moi, grand bipolaire, je passerai outre les difficultés de la vie, je serai au-dessus de tout car je peux être plus heureux que tout le monde. En voulant passer au-dessus des échecs, on met échec et mat à sa vie.
« Je suis changeant, nous sommes changeants, le monde est changeant. La seule chose qui ne changera jamais, c’est que tout change, tout le temps » — le changement, c’était hier, ce sera donc maintenant et demain. J’ai changé trop souvent pour ne pas me permettre de changer une dernière fois. Adieu la bipolarité, je laisse place aux lendemains qui chantent les louanges d’une vie simple et épurée.


Andréa Cabanes :

Il aura fallu quelques hospitalisations et une bonne dose de préjugés pour que je me vois étiquetée du diagnostic de bipolarité. Madame a la tête dans les étoiles ? Sûrement une phase maniaque. Elle écrit sans relâche ? Cela ne fait que confirmer les soupçons.A peine ai-je gravi le Mont Everest que l’on me prescrit des neuroleptiques, histoire que je ne tombe pas PLUS HAUT. Les psycho-éducateurs m’expliquent en quoi consiste la bipolarité ; je n’y vois que les aléas de la vie de Monsieur Tout-le-monde, à moins que ce titre de la nosographie psychiatrique soit une tentative de scientifisation de la discipline. On nous dessine des courbes sinusoïdales semblables à celles des études statistiques propres à une parfaite gestion économique et sociale. Ainsi, l’être sensible dans son intégralité se résumerait à des courbes ascendantes et descendantes. À l’heure actuelle, sous traitement, je cherche encore la chute qui devrait se manifester sans intervention médicamenteuse : NADA.Il n’y a eu qu’une seule véritable dépression au cours de ma vie : celle qui a précédé ma première hospitalisation qui avait pour objet une « surexcitation thymique ». Les ruptures de traitement qui se sont succédées par la suite n’ont fait que révéler un état d’exaltation chronique, sans phase dépressive, si ce n’est celle induite par les neuroleptiques qui se fixent sur les récepteurs de neurotransmetteurs indispensables au sentiment de bien-être, voire de bonheur, tels que la dopamine et la sérotonine.Quid de mon diagnostic de bipolarité ? Le traitement est-il conforme à la pathologie ou est-ce la pathologie qui doit se conformer au traitement ?La seule fois que je me suis rendue à Sainte-Anne (Paris) pour l’établissement d’un diagnostic, une étrange affiche m’a interpellé dans les couloirs de la structure : il s’agissait d’une PUBLICITÉ pour l’Abilify (un neuroleptique). Cela m’a choqué. On vente les mérites d’un médicament psychotrope au même titre qu’un produit pharmaceutique qui ne nécessite pas d’ordonnance à l’achat.Bref, la bipolarité serait une maladie biologique ; pire encore : ce serait génétique. On veut certes bien nous céder une part de facteurs environnementaux, mais cela n’enlève en rien la « contribution » génétique : ce serait donc ÉPIGENETIQUE, c’est-à-dire contenu dans les gènes et façonné par l’environnement social (entre autres).Tout cela manque de sérieux. Ce qui semble surtout être en jeu dans la biopsychiatrie, ce sont les intérêts financiers. Il suffit de se procurer les ouvrages cîblés pour s’en apercevoir : ils ne font que confirmer les conclusions tirées de nos expériences respectives.Ce que veulent les financiers au sommet de cette hiérarchie institutionnelle, c’est couvrir la population de médicaments psychotropes issus de la pétrochimie ; entre nous soit dit, la France est le premier consommateur de psychotropes au monde. Parallèlement, les hôpitaux manquent de lits et d’entretien, et le personnel est souvent en sous-effectif. Preuve que l’on se fiche bien du soin à la personne dans cette histoire.


Schumann et sa bipolarité dans son œuvre, Sidney Mompezat :

Bipolarité, deux témoignages aux antipodes, « psychose » thymique complexe 2
Robert Schumann, rendu 3D à partir de daguerréotypes.

Les danses de la confrérie de David ont été composées en 1837, publiée en 1838, par Robert Schumann quand celui-ci avait 28 ans. Comme moi. Pour ceux qui ne seraient pas familiers du compositeur, le grand Romantique que je ne suis plus va essayer de vous en dépeindre quelques traits. Schumann est un virtuose du Romantisme, qui finira comme le courant le veut, par une grève de la faim liée à des déboires amoureux, en hôpital psychiatrique. Mais ce n’est pas le plus beau : Bob Shuchu est avant tout le mari de Clara Wieck, une histoire d’amour marquée par un premier coït fin novembre 1835. Le père de Clara future Shcumann s’opposant formellement au mariage, celui-ci sera finalement obligé d’accorder son consentement par le tribunal de Paris la veille du 21ème anniversaire de Clara. En bons juristes, nous pouvons nous demander où l’on plaçait l’amour dans la pyramide de Kelsen au 19eme siècle.
Davidsbündlertänze, 6e opus du compositeur, relatent les difficultés qu’a rencontré R. S. pour célébrer son union avec Clara. Cela est la version officielle. Mais la version officieuse, que l’on retrouvera dans divers témoignages est qu’il s’agit du combat de Florestan et Eusébius, les deux personnalités de Schumann, grand bipolaire qui se bat autant qu’il baisse les bras, qui aime autant qu’il déprime, qui meurt aussi difficilement qu’il ne vit.
L’extrait choisi met en exergue la bipolarité inhérente à Schumann : Wie aus der Ferne (« Comme venu du lointain »), thème légendaire et joyeux à la main gauche extatique qui aboutit sur une coda frénétique, Nach und nach schneller, virtuose, désespérément.

L’un des mouvements « bipolaires » de Schumann.
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Autodidacte, poète et essayiste amateur. Féru de technologies, de toutes créations numériques. Connait la psychiatrie comme patient borderline depuis 20 ans. Souhaitant ici apaiser le dialogue entre toutes parties de la psy moderne et faire rencontrer des mondes qui s'affrontent. Prêt à dénoncer toute injuste subie par les malades psychiques quelle que soit leur mode de prise en charge. Amoureux du genre humain.

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